L'exigence

Cet article a été traduit par des bénévoles d'EA Geneva depuis crucialconsiderations.org


Pourquoi aucun objectif ne peut jamais être trop exigent

On reproche souvent à l’utilitarisme sa philosophie trop exigeante. En effet, il peut sembler qu’il faudrait, par exemple, faire don de tout son argent au plus démunis, ou dévouer chaque heure de sa journée à aider les autres. Or cette idée est fondée sur une mauvaise compréhension de ce qu’est la volonté humaine et la prise de décision. En montrant qu’il existe une limite à notre capacité de faire des sacrifices en faveur des autres, nous allons pouvoir nous procurer toutes les explications nécessaires et ainsi déclarer que l’utilitarisme n’est pas dans l’excès en ce qui concerne son exigence.

 

Introduction :

Il existe une énorme quantité de souffrance dans le monde :

  • 21 000 personnes meurent chaque année de causes liées à la faim
  • Des millions d’individus souffrent de maladies et de dépression
  • 70 milliards d’animaux de ferme sont élevés pour être mangés chaque année, dont 2/3 dans des fermes industrielles.

L’un des objectifs de l’utilitarisme est de réduire autant que possible cette souffrance – plus on réduit, mieux c’est.

Cela mène certains observateurs à critiquer l’utilitarisme, considérant qu’il est « trop exigeant ». Il peut par exemple sembler, que l’on devrait donner tout son argent aux pauvres, au moins jusqu’à ce que l’on devienne aussi pauvre que ces derniers. Ou peut-être faudrait-il consacrer chaque heure éveillée sans relâche de sa vie à se battre contre la violence cruelle que subissent les animaux. Cette idée semblant trop radicale pour certains philosophes de la morale , ces derniers déclarent que l’utilitarisme ne peut être bon.

 

Les humains ont un pouvoir de volonté limité

Imaginez vous en train d’essayer de travailler chaque heure éveillée de votre vie à vous battre contre la pauvreté. Peut-être irez-vous même jusqu’à réduire votre temps de sommeil pour compter plus d’heures éveillées. Plus d’heures de travail impliquant plus de réduction de souffrance, l’utilitarisme vous oblige-t-il à agir de la sorte non?

Non. Voici l’une des conséquences plausibles de ce scénario : après deux semaines durant lesquelles vous avez réduit votre temps de sommeil et vous vous êtes tués à la tâche, vous êtes épuisés et tombez malade. Vous devez alors rester au lit pour permettre à votre corps et à votre esprit de récupérer. Le jour suivant, alors que vous avez repris du poil de la bête, vous avez un sentiment négatif vis-à-vis de l’activisme. Vous ne pourriez pas expliquer pourquoi, mais au simple fait de penser à votre campagne activiste, vous vous sentez irrités et déprimés. Vous décidez alors de prendre un autre jour sans travailler afin de récupérer un peu plus. Pendant cette journée de repos, vous réalisez combien la vie est plus facile lorsque vous ne vous poussez en permanence. Alors vous décidez « J’abandonne ! L’utilitarisme c’est trop difficile. Je vais plutôt adopter une autre vision éthique qui attend de moi moins de travail ».

A l’opposé, si vous vous y étiez pris d’une façon plus modérée quant à votre activisme, si vous vous étiez permis du temps pour de la relaxation, pour voir des amis, pour dormir et faire de l’exercice, vous auriez très probablement bien plus apprécié le processus. Vous vous seriez sentis récompensés de savoir que vous faisiez une différence dans le monde, et vous auriez gardé cette habitude dans le long terme. Après quelques mois, vous auriez accompli bien plus que si vous aviez choisi de vous épuiser comme dans le premier cas.

 

Pourquoi l’utilitarisme n’est-il pas excessivement exigeant

Lorsque l’on écoute des conseils sur l’effort personnel, les phrases suivantes reviennent souvent :

  • « Rien ne sert de courir : il faut partir à point », dit la morale de la fable de La Fontaine, Le lièvre et la tortue.
  • « Le meilleur est l’ennemi du bien », de Voltaire
  • « L’altruisme est un marathon, pas un sprint, », de Robert Wiblin
  • « Personne ne commet une faute plus grande que celui qui ne fait rien parce qu’il ne pouvait pas faire beaucoup », citation que l’on attribue à Edmund Burke.

L’utilitarisme recommande d’accomplir la plus grande réduction de souffrance. Mais parce que les humains ne sont pas faits pour réaliser d’immenses sacrifices personnels, la plus grande réduction de souffrance est souvent obtenue par des efforts modestes et soutenables.

Cette idée a suffisamment de sens si on l’applique à d’autres contextes. Imaginez vous essayer de rouler le plus longtemps avec votre voiture avant qu’elle ne tombe en panne. Vous pourriez penser qu’il vaut mieux rouler le plus vite possible. En effet, vous aurez ainsi parcouru beaucoup de kilomètres en peu de temps. Malheureusement, ce qui arrivera très probablement, c’est qu’en mettant trop de pression sur votre voiture, elle tombera en pièce bien plus vite que si vous aviez conduit à une allure plus modeste. Ainsi, le même raisonnement peut s’appliquer à nos corps et nos esprits lorsque l’on se fixe un objectif.

 
 

 

Il se peut que nous soyons tentés de penser que l’esprit humain est en quelque sorte privilégié, parce qu’à la différence d’une machine, il est sans bornes et sans limites. Mais cette idée est le fruit d’un héritage erroné, heritage que nous tenons de l’époque à laquelle les gens croyaient en un esprit immatériel. Nos esprits sont en réalité des machines, juste comme les voitures – simplement plus compliqués –, et ils s’usent inévitablement face à trop d’effort.

Il existe différents composants au sein de notre système de motivation, dont beaucoup se situent sous le niveau consciemment accessible, et sur lesquels nous n’avons donc pas de contrôle intentionnel. La sensation désagréable, que nous associerons de plus en plus à l’activisme contre la pauvreté ou la cruauté envers les animaux si nous travaillons chaque heure éveillée de notre journée, représentera un basculement inconscient de nos inclinations pour certaines actions, basculement qui sera basé sur des signaux de réaction négative. Au lieu d’agir ainsi, nous devrions donc plutôt viser à développer des associations positives envers le travail altruiste. De cette façon, nous pourrons réellement  être enclins à en faire plus, de la même manière que nous serions enclins à avoir un cookie de plus.

Si nous pouvions programmer un robot à agir sur un mode utilitariste, nous pourrions empêcher qu’il se fatigue ou qu’il perde de sa motivation. Ce degré de contrôle sur le fonctionnement du cerveau manque chez les humains. D’ailleurs si un tel robot existait, il aurait besoin de consacrer plus d’effort pour son auto-maintenance et aurait malgré tout besoin d’éviter l’excès d’effort, tout comme le fait notre voiture.

 

Les arguments pratiques suffisent

Les philosophes qui argumentent contre l’aspect exigeant de l’utilitarisme font face à un ennemi inexistant. Peu de personnes peuvent réellement devenir des super-héros utilitaristes. La plupart d’entre elles atteindront les meilleurs résultats possibles en évitant de faire des efforts trop poussés.

Mais au lieu de considérer que ces points pratiques constituent une réponse suffisante à l’objection contre la réputation trop exigeante de l’utilitarisme, certains philosophes vont encore plus loin en déclarant que l’étendue de nos devoirs devrait être limitée. On peut concevoir ceci comme une tentative de réponse à la dissonance cognitive qui apparait dans leurs esprits entre “(a) réduire la souffrance semble vraiment important mais (b) je ne veux pas dévouer ma vie à cela”. Ce dont il s’agit là en quelque sorte, c’est une rationalisation morale.

La communauté de LessWrong a développé un principe appelé « Le rasoir imaginaire d’Occam ». Selon ce principe, lorsque vous faites quelque chose que vous savez être mauvais (comme par exemple fumer alors que cela est nocif pour votre santé), vous devriez développer une rationalisation qui minimisera les dommages tout en corrigeant votre vision du monde. Par exemple, cela endommagerait de manière significative votre bon sens si vous tentiez de vous prouver que fumer n’augmente pas le risque de cancer en affirmant, par exemple, que la plupart de la littérature scientifique concernant le sujet est fausse. Une excuse moins dommageable serait plutôt de vous dire « je n’ai pas la motivation d’arrêter ».

On peut ainsi étendre le rasoir imaginaire d’Occam au domaine de la morale. On pourrait proposer que, si vous n’allez de toute façon pas accepter un principe moral (par exemple, l’idée qu’il faudrait agir pour réduire la souffrance sur des bases utilitaristes), vous allez devoir déformer votre vision morale aussi peu que possible pour vous justifier pourquoi. L’argument selon lequel nous manquons intrinsèquement d’obligations nous forçant à éviter autant de souffrances que nous le pouvons est une violation du rasoir. Il vaudrait mieux simplement se dire que nous sommes égoïstes – comme le sont la plupart des individus –, et que nous ne pouvons pas rassembler suffisamment de volonté en nous pour aider les autres.

 

Les éloges et les reproches sont des outils instrumentaux

La question selon laquelle il est moralement valable de reprocher à quelqu’un de n’avoir pas dévoué sa vie entière à réduire la souffrance fait appel à la mauvaise idée.

L’utilitarisme ne consiste pas en une moralité binaire dans laquelle on a raison si on fait de son mieux possible et on a tort dans le cas contraire. L’utilitarisme, c’est plutôt comme un compteur de points dans un jeu vidéo, dans lequel le but serait d’accumuler autant de points que possible dans les limites du raisonnable. Il n’y a pas de « juste » et « faux » binaire.  On fait juste de son mieux, c’est tout.

De la même manière, l’idée d’une « obligation morale » n’est pas intrinsèque à l’utilitarisme. Parler de « devoirs » et « d’exigences » correspond à l’un des moyens utilisés par les humains pour communiquer lorsqu’ils veulent motiver fortement les autres à accomplir tel ou tel acte. La « justesse » et la « fausseté » sont seulement des concepts de jugement utiles pour motiver à adopter un bon comportement.

De plus, dire que c’est seulement pour les personnes « moralement irréprochable », à moins qu’on ait abandonné sa famille et ses amis pour dévouer à vie à la réduction de souffrance, c’est une stratégie perdue d’avance. Ça serait comme créer un club avec une cotisation à dix millions de dollar. Bien sûr, il n’est pas impossible que vous ayez quelques membres, mais si votre but est de convaincre un grand nombre de personne pouvant aider la cause, il va falloir placer la barre plus bas.

Enfin, ce serait commettre une erreur que de penser de la façon suivante : « Placer la barre plus bas, c’est juste une façon de de s’assurer que plus de personnes aideront. Mais une fois que moi j’aurai rejoint la cause, je verrai bien que demander plus de ma part aiderait bien plus qu’en me demandant si peu. Mais alors je serais obligé d’en faire plus, ça deviendra trop exigent et j’abandonnerai ». C’est exactement en cela que consiste l’erreur que décrit Edmund Burke. Si imaginer des devoirs trop excessifs vous empêche d’accepter les recommandations utilitaristes, alors ce n’était pas avec ce type de recommandations dites utilitaires qu’il fallait commencer. Au contraire, vous feriez une erreur.