Morale et objectivité

Cet article a été traduit par des bénévoles d'EA Geneva depuis crucialconsiderations.org


A la recherche d’une éthique objective

Introduction

S’il n’y a pas de Dieu, l'on dit, c’est qu’il n’y a pas d’objectivité en éthique. Plus tard dans cet article, nous tenterons de déterminer ce à quoi une « éthique objective » pourrait déjà faire référence. Mais pour commencer, nous allons nous débarrasser de Dieu. Il y a environ 2 400 ans, le philosophe grec Platon soulevait un dilemme pour ceux qui croyaient que l’existence de Dieu était nécessaire si l’on voulait parler de morale.

« Le bon est-il aimé des dieux parce qu'il est bon, ou est-il bon parce qu'il est aimé des dieux ? »

Platon, Euthyphron

 

Si ce qui est “bon” (quoi que ça puisse signifier) est si indépendant que ça de la volonté de dieu, alors il existe un standard de morale indépendant de ce dernier, et qui est accessible aux humains. Mais si lorsque l’on parle du «bon » il s’agit simplement de tout ce que dieu souhaite, alors le problème devient arbitraire et il pose une question ouverte : veut-on respecter tous ces commandements sans se soucier de leur contenu ?

Le dilemme d’Euthyphron peut être perçu comme un dilemme constructif : soit l’éthique est indépendante de dieu parce qu’elle ne dépend pas de ses volontés, soit elle dépend de ses volontés. Dans ce dernier cas, nous ignorerions son verdict s’il était en désaccord avec nos propres conceptions morales (par exemple, s’il nous demandait de torturer des bébés) et de ce fait, la (notre) éthique est aussi indépendante de dieu. Dans tous les cas, la morale finit par être indépendante de ses agissements.

S’il n’y a donc pas de norme divine à laquelle se référer, qu’est-ce qui détermine alors ce qui est éthique, et comment découvrir ce dont il s’agit ? Avant de répondre à quoi que ce soit, nous devons d’abord clarifier la question! Faute quoi les seules choses dont nous risquons de débattre au final, ce seront des disputes verbales.

 

Qu’est-ce que l’Ethique ?

Bien que les termes “morale” et “éthique” soient parfois utilisés comme des synonymes, il est important de noter la distinction suivante:

La Morale est descriptive, elle concerne les normes sociales et les intuitions morales des individus. L’Ethique, quant à elle, est normative, elle ne décrit pas la manière dont les personnes agissent mais plutôt comment elles devraient agir (et encore, « devraient » requiert une clarification !). Dans l’idéal, l’éthique entraîne une réflexion ainsi qu’une remise en question de différents principes.

Sur la base d’un essai rédigé par Peter Singer, cet article introduira par la suite deux définitions utiles en ce qui concerne l’éthique puis la signification correspondante du « devrait » qui va avec.

 

La vision large

D’après une définition large, l’éthique consiste, pour un agent, à déterminer quels sont ses objectifs finaux. En ce sens, l’éthique est donc la question la plus fondamentale qui puisse exister; elle est au cœur de chacune des décisions que nous prenons. Toujours en ce sens, nous « devrions » agir de manière éthique pour la simple et bonne raison que c’est ce que nous (ou plus précisément, nos “soi-rationels”) souhaitons le plus faire. Les addictions et les désirs primitifs quant à eux ne compteraient pas comme des objectifs si nous pouvions prendre une pilule magique qui les ferait disparaître (sans affecter personne d’autre). Ainsi, nos « objectifs finaux » constituent tout ce qu’il resterait si nous pouvions ré-organiser comme nous le souhaitons notre propre architecture cérébrale de motivation.

La définition globale est donc attirante parce qu’elle rend l’éthique pertinente pour tous. Néanmoins, cette définition peut donner l’impression qu’il manque un on-ne-sait-trop-quoi, ce qui est sûrement dû au fait que, pour les objectifs, il n’existe aucune exigence de contenu. Ainsi, si l’objectif de quelqu’un (même après réflexion!), est de faire souffrir les autres, il semble que, d’après cette vision, il serait tout à fait “éthique” de réaliser cet objectif.  Pourtant, il est important de noter que cette définition de l’éthique, seulement établie autour des objectifs personnels, ne doit pas être confondue avec l’égoïsme, de la même façon qu’il n’y a pas de raison pour que les objectifs personnels ne puissent pas aussi (ou exclusivement) être tournés vers le bien-être des autres.

 

La (ou les) vision(s) restreinte(s)

Il existe une définition plus restrictive de l’éthique, liée de près à un contenu d’exigence spécifique, qui semble être résumée au mieux par l’idée de prendre au sérieux les raisons d’agir orientées vers l’autre (c’est-à-dire les raisons altruistes). A partir d’un tel axiome de base, le but du jeu est établi, permettant ainsi de distinguer les bons des mauvais coups. Cependant, cette définition ne donne pas de réponse à la question de savoir si tout agent a une raison de se sentir concerné par l’éthique (il s’agit là d’une notion prenant en compte le monde dans un sens large – en opposition à une notion qui se concentrerait sur ce qui compte pour un agent décideur en particulier). Le « devrait », dans ce sens correspond alors à « ce que serait la chose altruiste à faire ».

 

Y a-t-il quelque chose à ajouter?

Reste à savoir si mes valeurs centrales (ce qui correspond pour moi à la vision éthique restreinte) sont altruistes ou pas. Avec la deuxième définition (globale), on ne répond pas non plus à la question de savoir si je dois me soucier de « l’éthique au sens large” (énoncée de cette façon) pour commencer. Si mes valeurs centrales n’incluent pas l’altruisme, je serais tout de même d’accord pour dire que sauver un enfant de la noyade, par exemple, est altruiste ou « éthique » dans ce sens spécifique. Mais je ne me soucierais simplement pas d’être « éthique ».

Il semble bien que les deux notions que nous avons vues ci-dessus comprennent une intuition centrale à propos de l’éthique, mais qu’aucune intuition ne comprenne les deux notions. Supposons que l’on puisse définir la « super éthique » comme: quelque chose supposant un but final (pour les personnes morales !) ET quelque chose d’orienté vers l’autre. Cela semblerait alors prendre en compte; à la fois le fait que l’éthique soit motivante/ ait de bonnesraisons d’être, et le fait qu’il existe des restrictions de contenu quant à l’éthique. Mais existe-t-il réellement une telle chose, une super-éthique, ou n’est-ce une notion vide de sens ?

 

Les philosophes ont travaillé dur pour tenter de trouver des arguments universels contraignants à être, soit altruiste, soit égoïste. Jusqu’à maintenant, aucun d’entre n’a réussi. Une fois qu’un objectif particulier est établi, des actions rationnelles et irrationnelles peuvent être distinguées à la lumière de cet objectif. Mais peut-on être en désaccord sur ce qu’est un objectif rationnel ou un objectif irrationnel ? Quels sont les critères qui définissent un objectif comme irrationnel ? L’enjeu pour ceux qui croient qu’il existe une vraie morale universelle, c’est d’expliquer en quoi une personne ayant un objectif ne coïncidant pas avec ces valeurs universelles commettrait une erreur. Le problème avec ceci, c’est que, quelle qu’en soit l’issue, les opposants peuvent toujours déclarer qu’ils n’ont que faire des prémisses de l’argument. Imaginons que quelqu'un s’appuie sur l’argument de Kant, selon lequel les égoïstes font une « erreur » parce que leur maxime « fais ce qui peut t’être le plus bénéfique» n’est pas une maxime universalisable. On pourrait alors répondre à cela "D’accord, mais rappelle moi encore pourquoi est-ce que ça devrait avoir de l’importante pour moi ça ? »

Bien que l’on puisse avoir l’intuition profonde qu’il existe une morale universellement vraie, il semble impossible de clarifier exactement ce que cela impliquerait, et quelles seraient les erreurs que commettraient ceux qui ne la suivent pas.

 

La morale, une adaptation

Ce sens inné qui nous permet de savoir ce qui est bien ou mal consiste en une adaptation biologique – qui s’est avérée utile dans l’environnement de nos ancêtres. Certes, le contenu de ce sens a probablement été influencé par la culture, mais le fait que l’on ait de profondes croyances morales et que l’on ait l’impression de faire quelque chose d’« objectivement mauvais » lorsque l’on enfreint une norme, vient probablement d’une adaptation biologique.

 

Le philosophe des sciences Michael Ruse l’exprimait ainsi :

« Pour être honnête, mon Darwinisme me dit que la morale substantielle est en quelque sorte une illusion mise en place par nos gènes, afin de faire de nous de bons collaborateurs sociaux. J’ajouterai que la raison pour laquelle cette illusion est une si brillante adaptation, ce n’est non pas parce que nous croyons en une morale substantielle, mais parce que nous croyons aussi que cette morale substantielle possède un fondement objectif. Une part importante de l’expérience phénoménologique de l’éthique substantive ne concerne pas seulement le fait que nous ressentions le devoir de faire quelque chose de bien et d’approprié, mais surtout que nous sentons qu’il faut faire la chose juste et appropriée parce que c’est réellement la chose juste et appropriée à faire. »

Ce point de vue, selon lequel les intuitions morales sont dues à des adaptations biologiques, est aussi soutenu par la « Théorie des fondements moraux » développée par le psychologue Jonathan Haidt. Si ce point de vue est correct, cela expliquerait alors le fort attrait qui existe pour l’idée selon laquelle il y aurait des faits moraux universels qui rendraient certaines affirmations morales exactes, ce malgré le fait qu’aucun philosophe ne soit capable de donner une bonne clarification, dans des termes clairs et n’appelant pas de nouvelles questions, de ce qu’est l’essence même des affirmations morales.

 

L’anti-réalisme : La vérité est-elle déprimante ?

L’anti-réalisme moral est une position [ndlr: philosophique] niant l’existence d’un standard universel pour lequel l’éthique serait vraie. Certaines personnes pourraient trouver ceci décourageant et préférer qu’il y ait des normes objectives, peut-être définies par Dieu, qui pourraient les sauver de l’ arbitraire. Mais comme nous l’avons vu précédemment, et si Platon a vu juste, les théistes se trouvent dans le même bateau. De plus, un tel désespoir semble injustifié, car l’anti-réalisme n’implique en rien un nihilisme (le faire de croire que rien de ce que nous ne faisons n’a d’importance).

Les erreurs souvent commises sont les suivantes :

1) Il n’y a pas de vérité morale universelle

2) S’il n’y a pas de vérité morale universelle, alors rien ne détermine la manière dont les gens devraient agir

Conclusion: Rien ne détermine la manière dont les gens devraient agir (donc le nihilisme existe !)

Cet argument est erroné car la seconde prémisse est fausse, voire mieux encore : elle n’est même pas fausse. De fait, le sens de “devraient” est complètement flou ici. Il n’y a peut-être pas de vérité morale universelle, mais il existe certainement  une chose qui est plus en accord avec des objectifs personnels qu’une autre , et dans ce cas, il est important pour soi de réaliser cette chose plutôt que l’autre. De plus, bien qu’il n’y ait aucune logique forçant un agent à agir de manière altruiste, savoir si une action peut être considérée comme altruiste ou pas représente un problème totalement objectif. SI quelqu’un veut aider les autres, alors on pourrait se tourner vers l’éthique (dans son sens restrictif) pour tenter de savoir exactement ce que cela pourrait impliquer. Une fois que l’axiome est bien précisé, la question devient alors objective : laisser un enfant se noyer dans un étang au lieu de le sauver mène objectivement à plus de souffrance et de frustration. Heureusement (pour les être sensibles), la plupart des êtres humains éprouvent de l’empathie et sont donc fondamentalement motivés par le désir de trouver un sens à leur vie. Or quoi de mieux pour chercher un sens à sa vie que d’aider les autres dans la satisfaction de leurs besoins et de leur bien-être?

Du point de vue de l’anti-réalisme moral, le monde est toujours le même monde. Vos sentiments et vos motivations, sont toujours les mêmes sentiments et les mêmes motivations. Et les raisons que vous donniez pour justifier vos actions sont toujours les mêmes, à moins que vous ne disiez « C’est mal, c’est tout. » ou « C’est la volonté de Dieu». Mais si ces dernières sont les seules motivations morales que nous perdons en abandonnant le réalisme moral, alors il est très probable que, après réflexion (pour autant que cette réflexion soit au moins un minimum intelligible),  elles ne vous manqueront pas. Il y a aussi quelque chose de stimulant dans l’anti-réalisme: préférez-vous être celui qui aide les autres parce qu’il pense devoir obéir à une sorte d’ « obligation morale » ? Ou voulez vous aider parce que vous avez découvert que c’est ce que vous souhaitez, selon votre propre volonté ?

 

Gérer notre Liberté, un aperçu de l’Ethique de Séquence

Avoir une éthique sécularisée constitue un réel défi. Sans règles à suivre, nous nous retrouvons soudainement seuls devant une multitude de possibilités, sans vraiment savoir où aller. Nos instincts ne sont pas adaptés à ce genre de situation : c’est la première fois dans l’histoire de l’évolution de la vie sur Terre que les humains pensent de manière systématique et avec ouverture d’esprit à leurs propres objectifs au lieu de suivre aveuglément les instincts, les intuitions ou les règles transmises par la société.

Afin de s’y retrouver parmi toutes les objectifs envisageables , nous avons besoin de rationalité et de capacités solides de raisonnement. Nous avons cependant aussi besoin d’expériences de pensées si l’on souhaite gagner en clarté quant à nos valeurs et différencier le niveau normatif du niveau empirique.

Cela paie aussi d’avoir une compréhension de nos origines si on ne veut pas confondre une intuition due à l’évolution avec une boussole donnée par Dieu qui nous dirigerait vers une quelconque vérité morale exogène. La manière dont les choses sont n’est pas nécessairement la manière dont elles devraient être. Nous devrions nous appuyer sur une vision globale en prenant en compte l’ensemble du terrain de jeu au lieu de nous perdre dans le domaine du petit, des communautés tribales dans lesquelles notre intuition morale a évolué. Le XXIe siècle offre des technologies susceptibles de changer la face du monde et d’améliorer ou de dégrader la qualité de vie de millions d’êtres sensibles. Il est maintenant plus important que jamais de penser à ce que nous voulons accomplir dans nos vies, et à comment nous pourrions faire de ce monde un monde meilleur pour les êtres qui y vivent.

Ce processus peut générer des perspectives aussi incroyables que révolutionnaires. Une personne peut par exemple réaliser que – malgré les intuitions qui la poussent à penser le contraire – la distance géographique la séparant d’une victime n’est pas un facteur pertinent. Ou bien qu’il n’existe pas de distinction fondamentale entre les actions et les omissions. Ou encore que nous avons tendance à sous estimer l’importance des grands nombres, et qu’une grande partie de la souffrance que nous pouvons éviter se trouve dans un futur lointain.

Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités. Si nous sommes au moins en partie motivés par l’altruisme, nous nous devons, pour les générations futures et tous les êtres sensibles de cette planète, de réfléchir attentivement à la direction que nous souhaitons prendre à partir de maintenant.


 

Références

Ruse, M. (2010). The biological sciences can act as a ground for ethics. Contemporary Debates in Philosophy of Biology, 297-315.